La vacance des bureaux progresse à Paris, y compris dans les arrondissements prime. L'occupation éphémère s'impose comme réponse opérationnelle : valoriser un actif en transition, générer des revenus là où il n'y en aurait pas, ouvrir l'espace aux bons profils. Un marché peu lisible, que nous avons voulu décrypter avec ceux qui le structurent.
Nous avons rencontré Benjamin Roussel, fondateur de Subspaces, dont les espaces ont accueilli Dior, Chanel, Porsche, Audemars Piguet et les plus grandes maisons de couture, fort de quinze ans d'événementiel éphémère en B2C avec Cocktail Society, Monsieur Mouche et Blaine Bar, avant de pivoter vers l'immobilier événementiel éphémère B2B, ainsi que Rod Reynolds, fondateur de Records Collection, dénicheur et pionnier du repérage de lieux d'exception pour les défilés depuis 2017 : Chloé, Victoria Beckham, Stella McCartney et Dries Van Noten comptent parmi ses clients.
Ils opèrent des espaces vacants pour le compte de propriétaires, en les transformant en lieux événementiels pour les marques : défilés, showrooms, shootings, lancements, ventes privées, bureaux éphémères, pop-ups, tournages, principalement dans le milieu de la mode et de la haute couture en format Fashion Week.
| « Notre positionnement est résolument ancré dans le luxe et les grandes maisons. » - Benjamin Roussel, fondateur de Subspaces
Un marché sous tension, une opportunité à saisir
Le constat du marché, l'analyse d'Alex Bolton
Le marché tertiaire parisien a basculé : après dix ans favorables aux bailleurs, l'offre de bureaux dépasse aujourd'hui la demande, y compris dans les secteurs prime et le QCA, avec un taux de vacance de 5,8 % dans le QCA et 8,0 % à Paris au T1 2026, soit +39 % vs 2025.
Cette situation tient à deux dynamiques. D’abord structurelle, télétravail et IA absorbent ce qui nécessitait hier de l'espace physique. Ensuite conjoncturelle, la hausse des taux a ralenti les transactions et maintenu des valeurs locatives élevées, quitte à laisser vacant.
| « Historiquement, ces immeubles restaient vides, avec un coût de portage intégralement supporté par l'investisseur. Aujourd'hui, de plus en plus de propriétaires comprennent qu'il n'y a aucune raison de laisser un actif dormir quand il peut générer des revenus, rester entretenu, et être présenté aux bons profils. » - Frédéric de Saint-Louvent, associé chez Alex Bolton
Origine de Subspaces : pourquoi maintenant, pourquoi ce modèle
La bascule vers le B2B s’est faite simplement : des brokers proposent d'opérer un lieu vide, Benjamin dit oui. Le déclencheur, les 50 ans de Zara (dans un ancienne club iconique des année 2000), vingt jours dans une adresse mythique face à Hermès, jamais exploitée par une autre marque.
| « Ça faisait deux ans que je passais devant ce lieu en me disant que j'y organiserais un événement. Quand on a commencé, tout le monde se demandait ce qui se passait, le voisinage, les réseaux. C'est ça l'éphémère : réanimer un lieu qui dormait depuis 3 ans. C'était notre tremplin. » - Benjamin Roussel, fondateur de Subspaces
Subspaces, c'est un positionnement d'intermédiaire structurellement indispensable.
| « Les foncières ont besoin de nous, les marques ont besoin de nous. On est au milieu, on a une position hyper avantageuse. Aujourd'hui, on n'a quasiment que de l'appel entrant. » - Benjamin Roussel, fondateur de Subspaces
Subspaces capte une grande partie des demandes de défilés, showrooms et présentations de collection pendant les périodes actives, notamment la fashion week, avec un portefeuille resserré de dix à onze lieux en exclusivité, le reste se fait en off-market.
| « Je connais les problématiques des maisons de couture. Quand je fais visiter un lieu, j'arrive avec leurs références, leur histoire, leurs collections. J'ose intervenir et souvent je suis écouté. Je suis pas un agent immobilier, je connais leur métier. » - Benjamin Roussel, fondateur de Subspaces
L'effet tremplin, quand l'éphémère ouvre sur du long terme
L'éphémère ne se résume pas à de la monétisation, il expose l'actif aux profils qu'un propriétaire veut précisément attirer, avec autant de visites qualifiées qu'aucun canal classique ne génère.
| « C'est le Graal. Sur un lieu, on peut générer jusqu'à 67 visites qualifiées en un mois. Grâce à nous, c'est comme des journées portes ouvertes permanentes sur leur actif. » - Benjamin Roussel, fondateur de Subspaces
Ce que les propriétaires ont à gagner
Le gain côté propriétaire : intérêt économique et valeur ajoutée
Un actif inoccupé coûte : taxes, charges, sécurité, service de la dette. L'éphémère ne règle pas la vacance, il la monétise.
| « Les revenus générés peuvent couvrir une partie des charges, parfois la totalité, voire contribuer aux études de redéveloppement. C'est une économie réelle. » - Frédéric de Saint-Louvent, associé chez Alex Bolton
De plus, un actif éphémère est un actif qui vit : entretenu, sécurisé, présenté aux bons profils. Il arrive en meilleur état à la commercialisation et dispose d’une visibilité qui contribue à son image.
Fonctionnement : le déroulé côté propriétaire
| « C'est cash. On envoie un brief, un montant, oui ou non. C'est tout ce qu'on lui demande. » - Benjamin Roussel, fondateur de Subspaces
Si l'accord est donné : plans, photos, une clé. Le reste est géré en interne soit huissier, caution en amont, contrat par avocat.
L'occupation éphémère ne crée pas de bail commercial. Le régime est celui de la convention d'occupation précaire (L.145-5-1 du Code de commerce) : aucun droit au renouvellement, aucune protection locative. Laisser entrer quelqu'un ne crée pas de locataire. Sur le plan des risque, Subspaces fournit une attestation d'assurance responsabilité civile au propriétaire avant remise des clés. Benjamin Roussel s’engage, sur chaque lieu, à une gestion active et non à une simple mise à disposition.
La mise aux normes est prise en charge : GN6 (autorisation préfectorale éphémère pour accueillir du public dans un lieu non classé ERP), capacités d'accueil, installation des équipements requis (SSI, extincteurs) sécurité (agents et équipements) et régie. La scénographie reste du ressort des marques.
Sur la discrétion, si le propriétaire préfère rester hors-marché, pas de communication, pas de photos et accords formels si exigé. Résultat, derrière 10 lieux visibles en ligne, une trentaine circulent exclusivement via le réseau.
Freins et réticences. Comment les lever ?
La première objection : et si un locataire long terme se manifestait ? La réponse est contractuelle, en attente puis en dessous de trois mois avant l'événement, l'opération est confirmée.
| « On sait très bien qu'un bail commercial sur plusieurs milliers de mètres carrés ne se signe pas en quelques semaines entre garanties, négociations, délais administratifs. Le risque est quasi nul. Et on arrive toujours avec une demande concrète sur la table, pas une promesse vague. » - Benjamin Roussel, fondateur de Subspaces
La deuxième crainte, l'état du bien à la restitution. Simple, huissier mandaté, caution versée et Subspaces responsable de tout incident. Copropriété, autorisations : tout est géré en interne.
| « On fait tout valider par le propriétaire, en le dérangeant le moins possible. Notre objectif, c'est zéro friction pour lui. » - Benjamin Roussel, fondateur de Subspaces
Guide utilisateurs : comprendre, anticiper, réussir
Ce guide porte sur l'éphémère événementiel professionnel, non sur le pop-up commercial ouvert au public aux régimes contractuels et fiscaux différents.
Le marché en pratique : budget, timing, saisonnalité
Chercher un lieu éphémère à Paris, c'est évoluer sur un marché peu transparent et très compétitif. Les meilleures adresses ne sont pas toutes publiées, et quand un espace exceptionnel se libère, plusieurs marques sont en lice simultanément.
| « C'est un peu comme demander un Birkin chez Hermès : ce n'est pas le client qui choisit en premier. Une demande d'une semaine sera toujours prioritaire sur une demande de deux jours, et un budget sérieux ouvre des portes qu'un petit budget ne verra jamais. » - Benjamin Roussel, fondateur de Subspaces
Le calendrier est dicté par les Fashion Weeks : janvier, mars, juin et septembre sont les périodes de tension maximale. La règle, s'y prendre deux à trois mois à l'avance.
| « Trois mois, c'est déjà très bien. On est hyper réactifs. Mais attendre le dernier moment sur une Fashion Week, c'est se retrouver avec les lieux que personne n'a voulus. » - Benjamin Roussel, fondateur de Subspaces
Sur la durée, Subspaces ne traite pas en dessous de trois jours. La mobilisation logistique ne se justifie pas pour moins.
Choisir le bon lieu
L'exclusivité avant tout
Ce que les marques recherchent avant tout : l'inédit. Un lieu jamais exploité par une autre maison, qui crée l'effet de surprise.
| « Le lieu, c'est 30 % de la réussite d'un défilé. Certaines maisons cherchent à coller leur espace à leur collection, d'autres choisissent un lieu à l'antipode pour créer la rupture. Dans les deux cas, l'effet waou est au centre du brief. » - Benjamin Roussel, fondateur de Subspaces
C'est aussi pour ça que Subspaces maintient un portefeuille resserré, dix à onze lieux. Céder sur l'exclusivité, c'est céder sur la valeur.
La localisation du lieu
Pour la mode et le luxe, deux zones concentrent l'essentiel des demandes : le Triangle d'or (8e) et le Marais (3e-4e).
| « Si tu fais ton défilé dans le 15e, tu vas perdre de l’audience, personne ne prend un Uber entre deux shows. Il faut rester dans la zone. » - Benjamin Roussel, fondateur de Subspaces
Surface et critères techniques
Les critères varient.
- Pour un défilé ou showroom : 1 000 m² minimum, hauteur sous plafond, runway et capacitaire autour de 400. (Audemars Piguet et Loewe, installés par Subspaces).
- Pour un shooting : qualité architecturale et lumière naturelle priment sur la surface.
- Pour des bureaux éphémères : durées de trois à six mois, équipements et connectivité.
- Pour des ventes privées : accès discret, adresse de standing (Versace).
- Pour des boutiques éphémères ou un pop-up store : vitrine sur rue, zone de chalandise (Alpine et Porsche).
Ce qu'il faut anticiper
Premier point non négociable : la capacité d'accueil réglementaire, déterminée par les sorties de secours. Pour un événement sur invitation, le cadre est plus souple qu'en grand public nécessitant un GN6, mais cette limite reste non négociable.
Pour le son, pas de musique forte prolongée, pas de soirée dansante. Un défilé, c'est quinze minutes de son en journée. Un format festif dans la durée est systématiquement refusé.
| « On ne veut pas prendre le risque de perdre un lieu pour deux heures de DJ set alors qu'on peut l'exploiter toute l'année. On est du côté des propriétaires. » - Benjamin Roussel, fondateur de Subspaces
Accéder aux meilleures opportunités : le rôle du réseau et du off-market
La majorité des meilleures opportunités circule hors plateforme. Les foncières contactent les opérateurs, souvent en amont de toute disponibilité officielle. Alex Bolton identifie ces actifs, Subspaces les opère en exclusivité. Ici, ce ne sont pas les marques qui trouvent les lieux, ce sont les lieux qui trouvent les marques.
| « Les foncières qui nous appellent savent qu'on est en capacité de valoriser leur actif au maximum sur une période donnée. On n'accepte pas tout : quand on prend un lieu, c'est parce qu'on y croit autant que le propriétaire croit en nous. » - Benjamin Roussel, fondateur de Subspaces
En perspective, l'éphémère comme nouveau standard
Le track record de Subspaces : boutique et showroom pour les 50 ans de Zara et showroom automobile Porsche, défilé Louis Vuitton, shooting Dior et Balenciaga, bureaux Loewe, lancement Alpine, ventes privée Versace et salon Welcome Edition.
Ce qui se structure ici n'est pas une tendance conjoncturelle. L'éphémère prend sa place dans le cycle normal d'un actif, pas comme solution de secours, mais comme phase d'activation à part entière.
| « Il y aura toujours des bureaux libres, des immeubles en rénovation, des permis à attendre. Et en miroir, il y aura toujours des événements. On craint aucune crise, voire on peut s'en servir. Ce modèle répond à un besoin réel des deux côtés du marché. » - Benjamin Roussel, fondateur de Subspaces
Pour Subspaces, l'horizon est international : Shanghai en 2026, Milan puis New York en suivant les marques là où elles créent.
Pour les propriétaires comme pour les utilisateurs, la question n'est plus de savoir si l'éphémère fonctionne. C'est de savoir comment en tirer le meilleur parti et avec qui.
Merci à Benjamin Roussel et Rod Reynolds.